
Abbaye
Abbaye de Mortemer
Eure, Normandie
À propos de ce lieu
La forêt de Lyons avance sur le chemin, referme ses hêtres, et finit par lâcher dans un vallon un silence que rien n'annonce. Mortum mare — la mer morte. C'est le nom latin que les moines donnèrent à ce fond humide, ce marécage entre Lisors et Lyons-la-Forêt où Henri Ier Beauclerc, fils de Guillaume le Conquérant et roi d'Angleterre, fit construire en 1134 la première abbaye cistercienne de Normandie. Le lieu portait déjà sa propre malédiction dans son nom.
L'abbaye prospéra vite. Les cisterciens drainèrent les marais, aménagèrent des viviers à lamproies et à tanches, élevèrent des pigeons dans un colombier qui domine encore le site, plantèrent des vignes, fabriquèrent leur pain et leurs hosties. Richard Cœur de Lion y séjourna. Philippe Auguste aussi. Saint Louis. L'église mesurait quatre-vingt-sept mètres. En 1318, l'abbaye obtint le droit de prison — signe d'une puissance temporelle que peu de monastères normands atteignirent. Mathilde l'Emperesse, fille d'Henri Ier et mère d'Henri II Plantagenêt — donc grand-mère de Richard Cœur de Lion — contribua aux travaux de construction de l'église aux côtés de son fils. Son nom est gravé dans les fondations du bâtiment. Ce lien réel avec Mortemer nourrit la légende qui lui fut accrochée des siècles plus tard.
Car Mortemer déclina lentement. La commende au XVIe siècle laissa des abbés absents nommer des abbés absents. La guerre de Cent Ans vida les campagnes. À l'aube de la Révolution, il ne restait plus que quatre moines dans les bâtiments qui s'effondraient déjà. Les révolutionnaires les pourchassèrent à travers le domaine, les accusant d'être les affameurs du peuple, et les assassinèrent tous les quatre dans le cellier. L'abbaye fut vendue comme bien national en 1791. Ses pierres servirent à bâtir des maisons dans les villages alentours.
Ce qu'il reste : des murs de transept qui montent haut dans les arbres, le cloître réduit à une arcade, l'immense colombier debout parmi les étangs. Et le grand logis du XVIIe siècle, construit sur les ruines de l'ancien réfectoire, qui changea de mains si souvent qu'on perdit le compte — jusqu'à ce qu'un exorcisme y soit pratiqué en 1921 pour des raisons que les archives n'ont jamais détaillées.
Mortemer n'est pas hantée parce qu'on le dit. Elle est hantée parce que tout ce qui s'y est passé n'a jamais vraiment trouvé de conclusion.
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