
Château
Cité de Carcassonne
Aude, Occitanie
À propos de ce lieu
La ville la plus fortifiée du Midi de la France n'a pas été prise d'assaut. Elle a été vidée. Le 15 août 1209, Raimond-Roger Trencavel, vingt-quatre ans, se livre seul en otage aux croisés pour que ses habitants puissent partir saufs. Les défenseurs sortent en chemise, sans armes, sans chevaux, sans rien d'autre que leurs corps. Même les Parfaits cathares — reconnaissables à leur maigreur, à leur robe sombre — ne sont pas inquiétés. Trencavel reste. Il meurt dans sa propre prison le 10 novembre, trois mois après la reddition, officiellement d'une dysenterie. Simon de Montfort hérite des vicomtés.
L'histoire de Carcassonne est plus ancienne que cette guerre. Les Romains avaient fortifié la colline dès le Ier siècle avant notre ère. Les Wisigoths avaient renforcé les murailles au Ve siècle, laissant des tours reconnaissables à leur opus spicatum — la brique posée en arête de poisson, technique que Viollet-le-Duc retrouvera douze siècles plus tard. Les rois de France poursuivent le chantier après la croisade : Saint Louis construit la double enceinte, l'espace vide entre les deux murs — les lices — destiné à piéger les assaillants qui auraient franchi la première ligne. Cinquante-deux tours. Trois kilomètres de remparts. La cité devient la forteresse de la frontière pyrénéenne. En 1659, le traité des Pyrénées déplace la frontière vers le sud. Carcassonne n'a plus d'ennemi à surveiller. Elle se vide.
En 1838, Stendhal visite ce qui reste. Il décrit des rues larges de huit pieds, des maisons minuscules avec du papier huilé aux fenêtres à la place des vitres, un silence de mort. Les carriers démontent les tours pour revendre les pierres. La destruction est programmée. Un érudit local, Jean-Pierre Cros-Mayrevieille, s'y oppose avec une obstination qui force Mérimée, inspecteur des Monuments historiques, à dépêcher son jeune protégé sur place. Viollet-le-Duc arrive. Il a trente ans. Il ne repart plus vraiment : pendant presque cinquante ans, il supervise le plus grand chantier de restauration d'Europe.
Il l'avoue lui-même dans son Dictionnaire : restaurer un édifice, c'est le rétablir dans un état qui peut n'avoir jamais existé. Les toitures coniques qu'il impose aux tours — ardoise grise, pinacles aigus — n'ont jamais existé dans le Midi. Elles viennent des modèles du Nord de la France, de l'imaginaire médiéval du XIXe siècle. Les critiques commencent dès 1872. Viollet-le-Duc s'en moque. Il meurt en 1879 sans avoir achevé. Son élève continue. Le chantier dure jusqu'en 1930.
Ce que l'on visite aujourd'hui est donc à la fois un monument du XIIIe siècle et une construction du XIXe. Les deux sont inséparables. La cité que Trencavel a défendue et celle que Viollet-le-Duc a rêvée occupent exactement le même espace, superposées, indiscernables.
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