
Château
Domaine départemental du Château de Kerjean
Finistère, Bretagne
À propos de ce lieu
C'est l'argent d'un abbé défunt qui a payé les pierres. Hamon Barbier, chanoine du XVIe siècle, avait accumulé tant de bénéfices ecclésiastiques qu'à sa mort, dit-on, le pape lui-même s'enquit de savoir si tous les abbés de Bretagne avaient disparu le même jour. Son neveu Louis hérita de la fortune et décida d'en faire quelque chose d'impossible : construire, au cœur du pays de Léon, la plus belle demeure de l'Ouest breton.
Le chantier débute vers 1570. Le Léon est alors au faîte de sa prospérité, lin, céréales, toiles vendues jusqu'en Espagne depuis les ports de Roscoff et Morlaix. Les Barbier, famille de moyenne noblesse venue du Morbihan, saisissent le moment. En vingt ans, ils dressent une forteresse de style Renaissance : portail monumental, puits à l'italienne dans la cour d'honneur, chapelle sculptée, enceinte de dix mètres d'épaisseur percée de casemates et doublée de douves. L'architecte est inconnu, mais ses sources lisibles, Philibert Delorme, Sebastiano Serlio, Jacques Androuet du Cerceau. Un château de cour planté dans la lande armoricaine.
Louis XIII visite Kerjean par la pensée et en reste saisi. Il écrit que la demeure serait digne de son séjour s'il venait à passer en Bretagne. En 1618, il érige le domaine en marquisat, faveur royale accordée à une famille que deux générations avaient hissée parmi les plus puissantes de Bretagne.
René Barbier, petit-fils du bâtisseur, n'est pas homme à rester en place. Séparé de sa femme depuis six ans, il fait armer un vaisseau et une patache, lève l'ancre de la côte de Léon, double la pointe du Raz, fond sur une flottille de pirates embossés à l'ancre et en coule trois, en prend trois autres. Les marchands de tous les ports envoient des délégations le remercier. Le marquis de Kerjean est aussi un corsaire amateur.
La Révolution met fin à tout. Suzanne de Coatanscour, dernière marquise, tient le château sur le pied de guerre, pont-levis relevé chaque soir au son d'une cloche, clefs dormant au chevet de son lit, couleuvrines sur les remparts. Elle est arrêtée, conduite à Brest, guillotinée le 27 juin 1794. Elle a soixante-dix ans. Robespierre tombera un mois plus tard. Après elle, le château passe de main en main, les ailes s'écroulent, les pierres se vendent à la pièce. Gustave Flaubert passe par là et note sa stupeur devant les ruines.
L'État rachète en 1911. La restauration s'étire sur un siècle. Les murailles de dix mètres tiennent encore. Derrière elles, la cour d'honneur et son puits Renaissance attendent, inchangés depuis que les Barbier y ont gravé leur devise : Var va buez, Sur ma vie.
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