
Site archéologique
Menhir du Champ Dolent
Ille-et-Vilaine, Bretagne
À propos de ce lieu
Le menhir s'enfonce. D'un pouce par siècle, dit la légende. Le jour où la pierre aura disparu entièrement sous la terre, le monde finira. Neuf mètres trente au-dessus du sol, cinq mètres environ en dessous, et des millénaires pour aller jusqu'au bout. La prophétie a de la marge. Mais elle dit quelque chose d'essentiel sur cet endroit : ici, la pierre est plus vieille que les dieux, et plus durable que les hommes qui lui inventent des fins du monde.
Le menhir du Champ Dolent se dresse à deux kilomètres au sud de Dol-de-Bretagne, dans un champ cultivé, posé sur un sol de schiste qui n'est pas le sien. La roche, un granit roux à petits grains, ne se trouve nulle part dans ce sol. Le gisement le plus proche est à Bonnemain, à quatre kilomètres. Quelqu'un, vers 4500 avant notre ère, a extrait un bloc estimé à cent vingt tonnes, l'a transporté sur quatre kilomètres, l'a taillé, bouchardé sur toute sa surface, et l'a dressé à trente mètres d'altitude sur un point dominant les marais de Dol. Comment. Pourquoi. Personne ne sait.
Le nom dit la violence. Campus Doloris, le champ de douleur. Une bataille eut lieu ici, dit la tradition orale. Deux frères et leurs armées se sont déchirés en ce lieu jusqu'à ce que le sang coule à flots dans le vallon, assez pour actionner la roue d'un moulin en contrebas. Alors la pierre surgit du sol pour les séparer, ou tomba du ciel, selon les variantes. Elle mit fin au massacre. Elle reste dressée comme un rappel.
La légende a peut-être une base historique. En 560, le roi franc Clotaire Ier et son fils Chramme, qui s'était réfugié en Bretagne pour lui échapper, s'affrontent dans cette région. Chramme est capturé, étranglé, et sa femme et ses filles brûlées vives avec lui sur ordre de son propre père. Le Champ Dolent, dans les textes médiévaux, est régulièrement associé à ce souvenir de fratricide royal.
Au XIXe siècle, les esprits rationnels tentent de domestiquer le monument. Stendhal visite et note : son guide lui explique que c'est César qui a planté la pierre. L'archéologue Paul Bézier l'inventorie. On place une croix de Christ au sommet, elle disparaîtra au XXe siècle. Satan, selon une autre légende, avait lancé la pierre depuis le Mont Dol en visant la cathédrale Saint-Samson : il avait manqué son coup. La pierre classée monument historique en 1889 est entrée dans les registres de la République.
La surface bouchardée brille quand la pluie la mouille. Le granit roux prend des teintes presque violacées certains soirs. À sa base, un socle de quartz blanc, encore une anomalie géologique que personne n'explique tout à fait.
Debout depuis six mille ans dans un champ de Bretagne.
S'enfonçant d'un pouce par siècle, sans se presser.
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