
Site archéologique
Pont du Gard
Gard, Occitanie
À propos de ce lieu
Il a fallu toute une journée à l'eau pour parcourir les cinquante kilomètres qui séparent la source d'Uzès de la fontaine de Nîmes. Pas par tuyaux sous pression. Par gravité pure, sur une pente de vingt-cinq centimètres par kilomètre. C'est le dénivelé le plus faible jamais calculé pour un aqueduc romain. Une précision d'orfèvre sur un terrain de garrigue et de gorges, tracée par des ingénieurs dont on ne connaît pas les noms.
L'aqueduc de Nîmes n'était pas une nécessité. La ville disposait déjà de puits, de sources, de nappes phréatiques. Ce que voulait Nemausus — colonie romaine au faîte de sa puissance au Ier siècle — c'était des thermes monumentaux, des fontaines sur les places publiques, de l'eau courante dans les maisons des notables. Un programme de prestige. Le pont du Gard était la pièce maîtresse de ce programme : l'obstacle impossible, le Gardon taillant une gorge de trente mètres de profondeur en travers du tracé. Les ingénieurs ont construit un pont de quarante-neuf mètres de hauteur, sur trois étages d'arches superposées, en assemblant cinquante mille tonnes de pierre sans une goutte de mortier. Les blocs sont taillés avec une précision telle qu'ils se maintiennent depuis deux mille ans par leur seul poids. Le chantier a duré cinq ans, avec environ mille ouvriers.
L'aqueduc fonctionne pendant cinq siècles. Au IIIe siècle, des agriculteurs commencent à détourner l'eau pour leurs champs. Au IVe, des tremblements de terre endommagent la conduite. Au VIe siècle, quand Francs et Wisigoths se disputent le territoire, l'entretien cesse. L'eau ne coule plus. Les parois calcifiées s'effritent. Les riverains arrachent les blocs pour construire leurs maisons et leurs sarcophages.
Au Moyen Âge, le pont devient un axe de passage. On évide les piles du second étage pour laisser passer les charrettes. Cette pratique dure pendant des siècles et menace l'équilibre de l'édifice. En 1743, l'ingénieur Henri Pitot accole un pont routier contre le premier niveau — solution élégante qui sauve l'original en le déchargeant du trafic. Quelques années plus tard, Jean-Jacques Rousseau visite le site. Il parcourt les trois étages, les pas résonnant sous les voûtes immenses, et écrit dans ses Confessions qu'il se sentait comme un insecte dans cette immensité, et que malgré cela quelque chose l'élevait.
L'eau courante de Nîmes arrivait après un jour de voyage depuis une source à vingt kilomètres à vol d'oiseau — mais cinquante par le seul chemin possible. Le castellum divisorium, le château d'eau qui la recevait à l'arrivée, est encore visible rue de la Lampèze à Nîmes. La promenade entre les deux extrémités de cet aqueduc est l'un des voyages les plus lents et les plus vertigineux de l'Antiquité.
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