
Site naturel
Gorges de Toul Goulic
Côtes d'Armor, Bretagne
À propos de ce lieu
Le Blavet coule, puis disparaît. Avalé par la roche. Englouti sous un amoncellement de blocs de granit gros comme des maisons, il poursuit sa route dans les ténèbres pendant trois cents mètres avant de réapparaître, intact, de l'autre côté du chaos, comme si de rien n'était. Il n'existe nulle part ailleurs en Bretagne un phénomène comparable.
Toul Goulic, en breton, signifie « trou du goulet ». Le nom dit tout. La vallée encaissée entre Lanrivain et Trémargat garde ses versants abrupts sous une chape de chênes et de hêtres qui filtrent la lumière en toute saison. En descendant vers le fond, l'air change, il se fait plus froid, plus humide, plus lourd du grondement sourd de l'eau qui court sous la pierre sans qu'on la voie.
Ce chaos granitique s'est formé il y a environ trois cents millions d'années, quand un socle de granit s'est mis en place dans les profondeurs de la croûte terrestre. Puis les mouvements tectoniques ont fracturé la roche. L'eau de pluie s'est infiltrée dans les fissures, rongeant l'intérieur, fabriquant une arène sableuse autour de noyaux durs. Le Blavet a ensuite fait le reste : il a déblayé ce sable géologique, libérant les boules de granit qui ont roulé le long des versants et se sont entassées au fond de la vallée. Ce n'est pas un accident de terrain. C'est le résultat patient d'une collision entre la tectonique des plaques et l'obstination d'une rivière.
Les blocs atteignent parfois plusieurs mètres de diamètre. Ils sont couverts de mousses épaisses, de lichens pâles, de fougères qui s'accrochent dans les moindres interstices. L'osmonde royale, une fougère d'un autre âge, déploie ses frondes le long des berges. La loutre, que les Bretons appellent ki dour, le chien d'eau, laisse ses empreintes sur les berges et ses crottes musquées au sommet des blocs les plus exposés. L'escargot de Quimper, espèce endémique de Bretagne aujourd'hui protégée, se glisse dans les anfractuosités humides.
L'isolement du lieu a nourri l'imaginaire de toujours. Korrigans, diable, bêtes sans nom, les légendes ont prospéré dans cette vallée où la lumière n'arrive qu'obliquement et où le Blavet disparaît sans explication rationnelle immédiate. Pendant la Seconde Guerre mondiale, l'accès difficile et la nature labyrinthique du chaos en ont fait un refuge pour les résistants. La roche cachait ceux que la plaine livrait.
Aujourd'hui, un sentier descend depuis le plateau, pentu et bien entretenu, jusqu'au bord du chaos. On entend l'eau bien avant de la voir, ce grondement sourd qui monte de sous les blocs, mélange d'eau rapide et de pierre ancienne. Puis on arrive. Et la rivière n'est plus là.
Quelque chose passe sous vos pieds, invisible, en route vers la mer.
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