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Palais Bénédictine de Fécamp
Seine-Maritime, Normandie
À propos de ce lieu
Il n'existe aucune trace monastique d'un moine nommé Dom Bernardo Vincelli dans aucun registre de l'abbaye de Fécamp, ni dans aucune liste de bénédictins du Pays de Caux. François Ier n'a laissé aucun document attestant avoir jamais goûté un élixir produit dans cette abbaye. La recette prétendument retrouvée dans une bibliothèque en 1863 n'a jamais été authentifiée. Ce que l'on sait avec certitude, c'est qu'Alexandre Le Grand a inventé la Bénédictine, et qu'il a aussi inventé son histoire.
Né à Fécamp en 1830, fils d'un capitaine de marine normand, Alexandre Prosper Hubert Le Grand est d'abord négociant en vins et spiritueux. C'est un homme de son temps : passionné d'art médiéval, collectionneur obsessionnel d'œuvres religieuses et de livres anciens, convaincu que le passé se vend mieux que le présent. En 1863, il reconstitue une liqueur à vingt-sept plantes et épices, mélisse, angélique, hysope des falaises cauchoises, mais aussi cannelle de Ceylan, cardamome, safran, noix de muscade, et lui fabrique une généalogie. Un moine vénitien du XVIe siècle. Une formule perdue à la Révolution. Un manuscrit providentiel. La liqueur s'appellera Bénédictine, en hommage aux moines qui ne l'ont probablement jamais produite.
Le succès est immédiat et fulgurant. En six ans, la liqueur s'exporte. En 1873, cent cinquante mille bouteilles par an. En 1912, deux millions. La distillerie de Fécamp devient trop petite. Alexandre Le Grand décide alors de bâtir non pas une usine, mais un palais, et d'en faire le monument de sa propre légende.
L'architecte Camille Albert reçoit la commande en 1888. Ce qu'il conçoit est une chimère architecturale délibérée : néogothique et néo-Renaissance mêlés, briques rouges et pierre blanche, tourelles crénelées et vitraux flamboyants, tout cela pour abriter simultanément une distillerie industrielle et un musée d'art sacré du XIVe au XVIe siècle. Un incendie détruit une partie des bâtiments en 1892, quatre ans seulement après leur inauguration. Le Grand reconstruit, agrandit, renforce. La salle gothique est dotée d'une charpente en bois sculpté en forme de coque de navire renversée. L'oratoire reproduit dans la pierre l'univers des moines de l'abbaye voisine. La salle Renaissance aligne des vitraux retraçant une histoire qui n'a peut-être jamais eu lieu.
Le musée abrite aujourd'hui une collection de six cents contrefaçons de la liqueur, bouteilles imitées dans le monde entier depuis le XIXe siècle. C'est peut-être l'aveu le plus honnête du lieu : on a contrefait la contrefaçon.
La recette est toujours secrète. Trois exemplaires existent, cachés en trois endroits distincts du monde.
À Fécamp, un homme a bâti un palais pour une légende qu'il avait lui-même inventée.
Et la légende a tenu.
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