
Site naturel
Site de Kernansquillec
Côtes d'Armor, Bretagne
À propos de ce lieu
En 1996, pour la première fois en France, on a démoli un barrage sur une rivière à saumons. Pas un barrage vétuste et insignifiant, un ouvrage en béton à voûtes multiples de quinze mètres de hauteur, l'une des premières constructions de ce type en France, inaugurée en 1923 par le ministre des Travaux Publics en personne. Soixante-treize ans après sa construction, le barrage de Kernansquillec a disparu. Et le paysage qu'il avait englouti est remonté à la surface.
La vallée du Léguer est l'une des dix grandes rivières à migrateurs de France. Elle coule entre Belle-Isle-en-Terre et Lannion dans un couloir de schiste et de granit que les chênes sessiles colonisent depuis des siècles. L'eau y est froide, rapide, oxygénée, précisément ce que le saumon atlantique cherche pour remonter frayer. En 1855, les frères Vallée s'installent au bord du Léguer et fondent à Belle-Isle-en-Terre une papeterie qui va devenir l'une des plus importantes industries de Bretagne. Du papier journal, des annuaires téléphoniques, des registres administratifs, toute une économie construite sur la blancheur de la cellulose et la force de l'eau.
Soixante ans de production plus tard, l'usine réclame plus de puissance. En 1920, les papeteries Vallée mandatent un bureau d'études franco-suisse et font appel à des cimentiers italiens pour construire en amont un barrage hydroélectrique. Les travaux durent trois ans. La retenue d'eau créée noie douze hectares de vallée sur deux kilomètres, moulines, moulins, prés, berges, chemin, sous un plan d'eau qui effacera tout pendant sept décennies. Les turbines suisses tournent. Les rotatives impriment. Les saumons ne passent plus.
Les papeteries ferment en 1965. Le barrage reste. La retenue s'envase. La vase atteint cinquante pour cent du volume d'eau. Lors de la visite décennale obligatoire, la dernière vidange révèle un désastre, la faune aquatique ensevelie sous les boues, des milliers de poissons morts. En janvier 1995, les crues catastrophiques du Léguer font craindre une rupture. Le Premier ministre Édouard Balladur, en visite dans la région sinistrée, annonce la démolition. Quatre-vingt-quinze mille tonnes de sédiments sont aspirées et traitées dans des lagunes de décantation. Une pêche de sauvegarde est organisée. À l'automne 1996, le barrage est démantelé morceau par morceau.
Ce qui réapparaît stupéfie. Sous les eaux dormantes : des méandres, des îles de graviers, des herbages, des berges couvertes de mousses anciennes. La rivière retrouve son lit d'origine comme si elle n'avait pas oublié. Les saumons reviennent la même année.
Aujourd'hui, les vestiges du barrage émergent encore de la végétation, plots de béton entre lesquels le Léguer court librement. Un site dont chaque pierre raconte deux révolutions opposées : celle qui a cru pouvoir plier une rivière, et celle qui a admis qu'il valait mieux lui rendre sa liberté.
Le Léguer coule. Les saumons passent.
Tags
natureruinebarragerandonnée
Informations pratiques
Localisation
Kernansquillec, 22110 Plounévez-Moëdec
Exploré le
17 juin 2026

