
Abbaye
Abbaye de Valmont
Seine-Maritime, Normandie
À propos de ce lieu
Eugène Delacroix venait ici parce que sa tante y était enterrée, ou presque. Nicolas Bataille, qui avait acheté l'abbaye comme bien national en 1792, était veuf de Marguerite-Françoise Delacroix, une tante du célèbre peintre. La famille hérite du domaine abbatial. Delacroix hérite des visites. Entre 1813 et 1840, il revient régulièrement à Valmont, y dessine, y peint, y produit des aquarelles des ruines et de la vallée. Le vitrail qui surplombe le portail d'entrée de la chapelle, reconstitué à partir de fragments épars de l'ancienne église, est l'œuvre de ses mains. Un romantique a sauvé un vitrail du XVIe siècle dans une abbaye que la Révolution avait vendue à sa propre famille.
L'abbaye Sainte-Marie de Valmont est fondée en 1169 par Nicolas d'Estouteville, seigneur du lieu, et confiée à des bénédictins détachés de l'abbaye de Hambye. La légende locale dit qu'en croisade, perdu seul dans le désert de Palestine, le seigneur d'Estouteville avait fait vœu à Dieu de construire une abbaye s'il rentrait vivant. Dieu tint parole. Estouteville aussi, mais avec la sévérité du conquérant : ses vassaux construisirent les murs en ne recevant pour toute pitance que du pain et de l'eau. Nicolas fut tué lors d'un combat contre Henri II Plantagenêt. Il n'aurait pas le temps de voir son abbaye achevée. Il y serait inhumé quand même.
Car l'abbaye devint la nécropole des Estouteville. Dans la chapelle axiale, dite chapelle des Six-Heures, reposent les gisants finement sculptés des sires Nicolas et Jacques d'Estouteville et de leurs épouses. Cette chapelle est le cœur du monument. Renaissance, d'une élégance formelle rare dans le Pays de Caux, elle abrite un ensemble de vitraux de 1552 d'une qualité exceptionnelle représentant des épisodes de la vie de la Vierge. Au fond, une Annonciation sculptée, chef-d'œuvre attribué à l'atelier de Germain Pilon, le plus grand sculpteur de la cour des Valois. Un atelier qui travaillait simultanément pour Catherine de Médicis. Il avait trouvé le chemin de cette abbaye de vingt-cinq moines, au fond d'une vallée normande obscure, grâce aux Estouteville et à leurs ambitions dynastiques.
L'abbatiale, plusieurs fois détruite et reconstruite, ne fut vraiment achevée qu'au XVIe siècle. Les guerres de Religion la saccagent à nouveau. La Révolution disperse les moines en 1789. Les bâtiments conventuels tombent en ruine progressivement. En 1994, une communauté de bénédictines venant de Lisieux s'installe et entreprend des travaux de restauration pendant vingt-huit ans. En octobre 2022, pour raison de santé, les sœurs abandonnent leur couvent. L'abbaye est de nouveau silencieuse.
Maupassant choisit Valmont comme pseudonyme pour ses premières nouvelles. Il aimait la vallée, disait-il, pour la façon dont les ruines et les arbres y coexistaient sans se déranger.
L'abbaye est encore là, chapelle ouverte, ruines à ciel ouvert, vitraux Renaissance intacts.
Delacroix reviendrait.
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