
Abbaye
Abbaye Sainte-Trinité de Lessay
Manche, Normandie
À propos de ce lieu
La charte de fondation de l'abbaye de Lessay, signée le 14 juillet 1080 en présence de Guillaume le Conquérant, de l'évêque de Coutances, d'Anselme du Bec et des plus grands seigneurs du monde anglo-normand, avait survécu neuf siècles aux guerres, aux pillages et aux révolutions. Elle était la fierté des Archives départementales de la Manche. Elle a disparu en juin 1944 lors du bombardement de Saint-Lô. Un document fondateur de neuf cent soixante-quatre ans détruit par la même guerre qui allait raser l'abbaye elle-même un mois plus tard.
Le 11 juillet 1944, l'armée allemande en retraite mine l'église abbatiale, provoquant l'écroulement des voûtes et des dégâts considérables. Ce n'est pas un bombardement, c'est une démolition délibérée. Les Allemands qui reculent dans le Cotentin font sauter ce qu'ils ne peuvent emporter. L'abbaye qui avait traversé la guerre de Cent Ans, les guerres de Religion et la Révolution sans être détruite s'écroule en une nuit d'été 1944, soixante-quatre ans après que Guillaume le Conquérant en avait lui-même garanti la protection.
La fondation remonte à 1056. Les barons de La Haye-du-Puits établissent alors un premier établissement sur ces terres de landes et de marais qui bordent le havre de Lessay, Exaquii en latin, « sorti des eaux ». La fondation n'est confirmée qu'en 1080, sous le parrainage de Guillaume le Conquérant. L'abbé Roger, venu de l'abbaye du Bec-Hellouin, dirige les premiers travaux. Ses successeurs viennent tous du Bec, puis de Saint-Étienne de Caen. La communauté intellectuelle qui entoure les chantiers normands du XIe siècle, Lanfranc, Anselme, les maîtres du Bec, irrigue directement Lessay.
L'abbatiale est l'un des premiers édifices du monde anglo-normand à recevoir un voûtement complet sur croisées d'ogives, seize mètres de hauteur sous clé. Avant les cathédrales gothiques, avant Durham, avant les grandes expérimentations du XIIe siècle, Lessay, perdue dans les landes du Cotentin, essaie quelque chose de nouveau. L'ogive n'est pas encore un style. C'est encore une audace.
La guerre de Cent Ans ravage l'abbaye en 1356, voûtes, nef et tour-lanterne détruites par les troupes de Philippe de Navarre. Il paie réparation par une rente de messes. Les guerres de Religion lacèrent à nouveau. La Révolution, étonnamment, épargne, l'abbaye survit là où des centaines d'autres disparaissent. Puis 1944.
La reconstruction à l'identique, menée par l'architecte en chef des monuments historiques Yves-Marie Froidevaux, dure treize ans. Chaque pierre est étudiée, chaque ogive recalculée. L'inauguration a lieu en 1959, dix ans de recherches archéologiques et de travaux.
Ce que l'on voit aujourd'hui à Lessay a été reconstruit dans ses moindres détails après sa destruction totale.
Et pourtant le silence qui règne dans la nef est celui d'un lieu qui n'a pas oublié ce qu'il était.
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