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Musée de la Tapisserie de Bayeux
Calvados, Normandie
À propos de ce lieu
La Tapisserie de Bayeux s'arrête au milieu d'une phrase. Soixante-huit mètres de lin brodé, neuf panneaux assemblés, cinq cent quatre-vingt-dix-neuf années d'histoire cousues dans la laine, et puis rien. La dernière scène est amputée. Ce qui devait venir après n'a jamais été retrouvé. Les spécialistes pensent que le couronnement de Guillaume en Angleterre aurait logiquement conclu le récit. Mais l'image manque. Peut-être a-t-elle brûlé. Peut-être n'a-t-elle jamais existé.
Ce n'est pas une tapisserie. Techniquement, c'est une broderie, des fils de laine déclinés en dix teintes, piqués à l'aiguille sur une toile de lin bis avec quatre points différents. Elle a sans doute été commandée par Odon de Conteville, demi-frère de Guillaume le Conquérant et évêque de Bayeux, pour orner la nef de sa cathédrale en cours de construction vers 1077. Le commanditaire y apparaît plusieurs fois, discret et puissant. Sur les six cent vingt-trois personnages brodés, seuls trois noms anonymes sont cités en dehors des figures historiques, Wadard, Vital et Turold. On a établi qu'ils sont tous des tenants d'Odon dans le Kent. Une œuvre destinée à légitimer une conquête, offerte à ceux qui savaient lire entre les images.
Le récit commence en 1064. Harold Godwinson, comte d'Angleterre, traverse la Manche, fait naufrage, prête serment sur des reliques saintes à Bayeux, serment qu'il rompra en se faisant couronner roi à la mort d'Édouard le Confesseur. L'histoire que raconte la broderie est la version normande : Harold est un parjure, Guillaume un duc légitime, et la bataille d'Hastings le châtiment d'une trahison.
Dans la frise inférieure courent des fables d'Ésope, le corbeau et le renard, le loup et l'agneau, dont les historiens débattent encore : commentaire moral, clé de lecture cachée, ou simple décoration ? Et au milieu du récit surgit une scène dont le sens est perdu depuis neuf siècles. Une femme voilée se tient dans un encadrement d'architecture. Un clerc étend le bras vers son visage. Quatre mots en latin au-dessus : Ubi unus clericus et Ælfgyva. Ælfgyva, seule femme nommée parmi six cents hommes. Personne ne sait qui elle est. Dans la bordure inférieure, un petit personnage nu imite la pose du clerc, comme pour s'en moquer. Ou pour rappeler quelque chose.
Pendant la Révolution, des soldats réquisitionnèrent la broderie pour recouvrir des munitions. Un commissaire de la ville la récupéra de justesse. En 1944, pendant la Seconde Guerre mondiale, Himmler demanda son transfert en Allemagne. La broderie était alors cachée à Paris. Elle n'a jamais traversé le Rhin.
Le musée de Bayeux est en rénovation jusqu'en 2027. La broderie n'est pas visible pendant ce temps.
Mais elle attend.
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